« On m’a dit qu’il n’y avait pas besoin de qualifications, qu’on pouvait gagner de l’argent rapidement et s’habiller joliment tout en dansant… À la place, je me suis retrouvée à passer de longues heures non seulement à danser, mais aussi à entretenir des relations avec des fans fortunés. […] Nous répétons des chorégraphies simples toute la journée, puis nous maintenons le contact hors caméra. Le but est de les inciter à continuer à dépenser. » Citation de Li Li, une performeuse tuanbo de 22 ans, dans le cadre de son témoignage dans un reportage de City News Service publié en août 2025, sur la réalité du métier et de la pression qu’exercent les flux interactifs en direct.
Après l’interdiction en 2021 par les autorités chinoises de certaines émissions de variété et de télécrochets de danse et de chant, qui avaient été critiqués pour leur influence sur la jeunesse, un vide s’est créé dans le paysage du divertissement. Ce vide a été comblé par des formats numériques interactifs, notamment le tuanbo sur Douyin, la version chinoise de TikTok, qui a rapidement explosé en popularité et est devenu bien plus qu’une simple mode de danse en ligne.
Une industrie façonnée par l’algorithme
Le terme « tuanbo » (团播) signifie littéralement « diffusion de groupe » et désigne un format de livestreaming collectif dans lequel plusieurs danseurs enchaînent des chorégraphies en direct tout en interagissant avec un public qui peut commenter, voter ou envoyer des dons numériques. Cette tendance a émergé très nettement après l’interdiction en septembre 2021 par l’Administration nationale de la télévision et de la radio de certaines émissions de variété et de téléréalité, jugées trop influentes ou « idolâtriques ». Dans ce nouveau format numérique, ce ne sont plus les grandes émissions télévisées qui déterminent qui devient une star, mais bien les plateformes comme Douyin qui permettent à des dizaines de milliers de spectateurs de décider en temps réel qui reste sous les projecteurs.
Le tuanbo a rapidement cessé d’être une simple tendance pour devenir un véritable marché structuré. En 2025, le secteur du livestreaming de groupe est estimé à environ 15 milliards de yuans (plus d’1,8 milliard d’euros), porté par plus de 5 000 studios actifs en Chine. Ce modèle repose sur une économie de l’attention : chaque flux en direct peut attirer des milliers de spectateurs qui envoient des cadeaux numériques et des dons, qui se transforment ensuite en revenus réels pour les danseurs ou pour le studio. L’audience ne se contente pas de regarder : elle influe sur la performance elle-même, votant en direct, commentant et parfois décidant du sort des performers selon leur niveau d’engagement. Ainsi, le tuanbo transforme chaque mouvement, chaque geste et chaque minute de streaming en un capital potentiel, où visibilité et interaction deviennent des monnaies d’échange.
Un miroir de la génération connectée
Le succès du tuanbo reflète aussi une reconfiguration des aspirations des jeunes générations. Face au modèle traditionnel des télécrochets ou des concours télévisés, certains jeunes danseurs voient dans le tuanbo une voie alternative vers la célébrité, l’interaction directe avec une audience mondiale et des revenus potentiels. Ce format hybride, à mi-chemin entre spectacle, participation communautaire et économie de plateforme, attire des danseurs de tous horizons : diplômés de formation artistique, aspirants influenceurs ou performeurs cherchant simplement à convertir leur passion en carrière. L’imbrication intime entre performance et engagement direct crée une relation particulière entre spectateurs et performeurs, qui n’existait pas dans les circuits traditionnels.
Pourtant, ce modèle économique n’est pas sans conséquences. Les critiques se multiplient autour des risques d’épuisement physique et mental que représente ce type de performance en direct. Des vidéos et des témoignages montrent des danseurs en live qui dansent jusqu’à l’épuisement, parfois pliés par la douleur, tandis que la foule exige toujours plus de nouveautés ou d’efforts. Les conditions de travail peuvent être dures : certains danseurs répètent plus de 10 heures par jour pour se préparer à des streams interminables, et des contrats flous ou mal protégés laissent parfois peu de filet de sécurité. Dans de rares cas, des performances se déroulent jusqu’à l’épuisement physique manifeste, suscitant l’inquiétude des observateurs. En outre, l’interactivité et la monétisation par cadeaux numériques peuvent parfois encourager des pratiques agressives. Devant certaines critiques, Douyin a durci ses règles en 2025 pour sanctionner les contenus trop sexualisés ou l’incitation abusive aux dons, bannissant plusieurs comptes et studios pour lutter contre les dérives.
Entre spectacle et économie de l’attention
Le phénomène tuanbo ne se contente pas d’être une simple curiosité numérique : il incarne une mutation profonde du divertissement et de la façon dont la danse est consommée dans l’ère des plateformes. Au croisement des live shows interactifs, de l’algorithme, des dons numériques et des aspirations individuelles, il redéfinit les contours de la performance. À travers ce modèle, on voit se dessiner une époque où les réseaux sociaux ne se contentent plus de diffuser des contenus, ils deviennent eux-mêmes des écosystèmes économiques autonomes, où la visibilité et l’attention se transforment en revenus, où la scène est partout et où les corps, jeunes et endurants, deviennent au cœur d’une nouvelle forme d’économie digitale.

