« La seule chose plus puissante que la haine, c’est l’amour ». C’est par ces mots que Bad Bunny a choisi de conclure, le 8 février dernier son halftime show au Super Bowl. Bad Bunny est entré dans l’histoire en livrant l’un des halftime shows les plus marquants de ces dernières années. Entièrement pensé comme un hommage à ses racines portoricaines et caribéennes, son spectacle a mêlé musique, danse et scénographie pour raconter une histoire collective : celle de peuples longtemps invisibilisés, mais porteurs d’une culture vivante, puissante et politique.
Le show s’ouvre dans un champ de canne à sucre, où l’on aperçoit des travailleurs en plein labeur. Cette image renvoie directement à l’histoire coloniale des Caraïbes et de l’Amérique latine, marquée par l’exploitation des terres et des populations pour alimenter les puissances européennes, puis nord-américaines. La canne à sucre est ici un symbole double : celui d’un passé douloureux, mais aussi d’un héritage culturel commun.
Au centre de toute la scénographie apparaît ensuite un élément clé : la casita, petite maison traditionnelle aux couleurs vives, déjà utilisée par Bad Bunny lors de sa résidence à San Juan. Elle représente le foyer, la mémoire et l’identité. Autour de cette maison, une multitude de scènes de vie prennent forme : un salon de beauté caribéen, des vendeurs de glaces, des hommes jouant aux dominos dans la rue, une bodega baptisée « La Marqueta » et un stand de tacos. Devant la casita, plusieurs personnalités d’origine latino-américaine apparaissent, parmi lesquelles Pedro Pascal, Karol G, Cardi B ou Jessica Alba. Leur présence agit comme un symbole de réussite collective et de visibilité, rappelant que les cultures latines occupent aujourd’hui une place centrale dans l’industrie culturelle mondiale.
Bad Bunny fait également un choix fort : il chante presque exclusivement en espagnol et prend le temps de prononcer son nom complet, « Benito Antonio Martínez Ocasio ». Un geste simple, mais hautement symbolique, dans un événement historiquement dominé par la langue anglaise. La performance multiplie les images liées à l’enfance et aux traditions familiales. À un moment, on aperçoit un enfant endormi sur des chaises, au milieu d’une fête. Une scène familière pour de nombreuses familles caribéennes et latino-américaines, où les enfants accompagnent leurs parents lors des célébrations et finissent par s’assoupir dans un coin.
L’un des gestes les plus commentés du show survient lorsque Bad Bunny remet l’un de ses Grammy Awards à un petit garçon présent sur scène. Plusieurs interprétations circulent. Certains y voient une référence à un enfant récemment détenu par les services de l’immigration américaine l’ICE, d’autres une représentation du petit Benito regardant la télévision à Porto Rico, rêvant d’un avenir artistique. Dans les deux cas, le symbole reste puissant : transmettre l’idée que les enfants issus de communautés marginalisées ont le droit de rêver grand et d’accéder à la reconnaissance.
Musicalement, Bad Bunny relie différentes générations et territoires. Il invite Lady Gaga pour interpréter une version salsa de Die With a Smile, accompagnée par Los Pleneros de la Cresta, groupe de musique traditionnelle portoricaine. Le choix de la salsa n’est pas anodin. Ce genre est né dans les communautés portoricaines et cubaines de New York dans les années 1960-1970, et incarne depuis des décennies une forme de résistance culturelle, un espace de fierté et d’affirmation identitaire. En intégrant cette dimension au Super Bowl, Bad Bunny inscrit son show dans une histoire plus large que la pop contemporaine.
À un autre moment, l’artiste interprète El Apagón perché sur un poteau électrique défaillant. La chanson dénonce les coupures d’électricité récurrentes à Porto Rico depuis l’ouragan Maria en 2017, conséquence d’un réseau vétuste et d’une gestion contestée. Ce problème touche également d’autres territoires caribéens, y compris certaines îles des Antilles françaises. Là encore, la scénographie transforme un fait du quotidien en image politique, rappelant que derrière les rythmes dansants se cachent des réalités sociales lourdes. La performance est ponctuée de références à l’histoire latino-américaine, notamment à travers un passage devant un stand nommé « Tacos Villa », clin d’œil à Pancho Villa, figure majeure de la Révolution mexicaine. Une manière subtile de rappeler les luttes contre l’oppression et l’ingérence étrangère, sans jamais tomber dans le discours frontal.
Enfin, Bad Bunny clôt son show en rappelant que les peuples latino-américains et caribéens ne sont pas des citoyens de seconde zone. Les noms de nombreux pays des Amériques et des Caraïbes sont énoncés, avant que n’apparaisse ce message : « La seule chose plus puissante que la haine, c’est l’amour ». Une conclusion simple, mais lourde de sens, qui résume l’intention globale de la performance.

