Vendredi soir dernier, Danse avec les Stars faisait son retour sur TF1 pour une nouvelle saison. Année après année, le programme confirme l’intérêt du grand public pour la danse. Pourtant, un paradoxe demeure : dans ces émissions qui lui sont dédiées, le danseur n’est pas toujours au centre. Souvent relégué au rôle d’accompagnateur, de coach ou de décor vivant, il devient parfois une pièce rapportée dans un spectacle pensé avant tout pour l’audience. Pour comprendre comment la télévision en est arrivée là entre mise en lumière et mise à distance il faut remonter bien avant les formats actuels.
L’influence américaine : la danse comme culture avant le spectacle
Dans les années 1970, les États-Unis posent les bases avec Soul Train, émission culte créée par Don Cornelius. Diffusée chaque semaine, Soul Train mettait en scène des danseurs anonymes pour danser librement sur les titres funk, soul puis hip-hop du moment, sans jury ni compétition. La célèbre « Soul Train Line », où les participants défilaient en laissant parler leur style, est devenue un espace d’expression pour la jeunesse afro-américaine. Les styles funk, soul, puis hip-hop émergent alors à l’écran ce qui influencera durablement la musique, la mode et la culture urbaine mondiale.
En France, il faut attendre les années 1980 pour voir naître un équivalent avec H.I.P H.O.P, animée par Sidney Duteil, premier animateur noir de la télévision française. L’impact est immédiat. Le public découvre le breakdance, le smurf, le popping, le locking, le graffiti, les DJs. Chaque semaine, l’émission met en avant des danseurs, DJs et graffeurs qui viennent montrer leurs pratiques sur le plateau, faisant découvrir au grand public la culture hip-hop à une époque où elle reste encore largement marginale. Fait marquant : L’émission s’inscrit aussi dans un moment où la scène française est connectée à l’effervescence new-yorkaise. Madonna (oui oui), alors au début de sa carrière pop au milieu des années 1980, apparaît sur les écrans français dont l’émission HIP HOP, mais en tant qu’artiste pop émergente.
Des années 2000 à l’ère des formats adaptés
Avec le temps, la télévision française change de stratégie. Elle s’appuie de plus en plus sur des concepts venus de l’étranger. America’s Got Talent devient La France a un Incroyable Talent, Dancing With the Stars est adapté en Danse avec les Stars. En 2010, Danse Street tente d’ancrer la danse urbaine dans le paysage télévisuel français, avec notamment Bruce Ykanji au jury. Ces émissions offrent une visibilité inédite aux danseurs, mais dans un cadre très normé, où la narration, l’émotion et le divertissement priment souvent sur la recherche chorégraphique.
La Meilleure Danse : l’âge d’or des crews
En 2011, La Meilleure Danse, diffusée sur W9 puis M6, marque un tournant. L’émission met en avant les crews hip-hop, une dimension collective rarement valorisée à la télévision. Des groupes comme Diablo & Speedylegz, 91Pact, Sensas, Babyson et son Mec, ou encore Hey Crew, vainqueur de la deuxième édition, incarnent une danse technique, ancrée dans la battle et la scène urbaine. Malgré une mise en scène parfois critiquée, l’émission reste un repère important pour toute une génération de danseurs.
Pendant ce temps, aux États-Unis, la danse est filmée autrement. America’s Best Dance Crew (ABDC) met les crews au centre du jeu, avec une réalisation pensée pour la danse. Des groupes comme les Jabbawockeez ou Quest Crew deviennent des références mondiales. Plus tard, World of Dance pousse encore plus loin l’exigence technique, accueillant des danseurs professionnels de très haut niveau. L’émission séduit les passionnés, mais reste peu suivie en France, faute de diffusion et de relais médiatique.
Danse avec les Stars : succès populaire, danse en second plan
Lancée en 2011 sur TF1, Danse avec les Stars s’impose rapidement comme l’émission de danse la plus populaire du paysage audiovisuel français. Adaptée du format britannique et américain Dancing With the Stars, elle marque un tournant : pour la première fois, la danse devient un rendez-vous de prime time, suivi par des millions de téléspectateurs chaque semaine. Le concept repose sur l’association entre célébrités et danseurs professionnels, transformant l’apprentissage chorégraphique en un récit télévisuel fait de progression, d’émotion et de dépassement de soi.
Si l’émission contribue indéniablement à démocratiser certaines danses de salon et à offrir une visibilité massive aux danseurs professionnels, elle reste avant tout centrée sur les personnalités publiques. Le public regarde principalement pour voir les stars se transformer, plus que pour découvrir la danse dans toute sa diversité, ce qui soulève une question récurrente : Danse avec les Stars parle-t-elle réellement de danse ou surtout de célébrités qui dansent ?
Une vitrine nécessaire mais imparfaite
Au final, les émissions de danse françaises oscillent entre hommage et imitation. Elles ont permis de démocratiser la danse, de révéler des talents majeurs comme Salah, Les Twins, Yomi Trible ou Olivier Olin, notamment grâce à La France a un Incroyable Talent. Mais elles peinent encore à proposer une vision pleinement connectée à la richesse réelle de la danse en France. Pourtant, le potentiel est immense. Le hip-hop français, les cultures afro, arabes et caribéennes, les scènes contemporaines et les battles constituent un vivier unique. Peut-être que la prochaine émission culte ne viendra pas d’un format importé, mais d’une création née ici, inspirée par les rues de Saint-Denis, Lyon ou Marseille.

